L’enfer, sur Terre.

le 15/04/2019

Une image, rien qu’une image.

Il y a des lieux comme ça qu’on n’oublie pas.

 

Il y a plus d’an, je me suis retrouvée en République Démocratique du Congo, et plus précisément à Matadi, une ville de la province du Kongo Central, à 350km de Kinshasa, la capitale.

Mon mari travaillait comme expatrié et nous l'avions accompagné avec mon petit garçon. C’était déjà à l’époque, une période assez lourde, chargée émotionnellement. J’avais du mal à profiter pleinement de la vie, et être heureuse, en tant que mère au foyer. Moi, femme très active, créative, débordant d’énergie et d’idées, je devenais ou me rendais limitée. Et mes journées ne se passaient pas sans larme, ou en tous cas, sans m’effondrer sur mon lit, avec comme seule liberté, mon regard se posant vers l’extérieur pour contempler le mouvement des feuilles de palmier au vent.

 

La maison était bordée de murs, en béton, gris. Et je ressentais en moi le vague sentiment d’être prisonnière. De ma propre vie…

 

Plusieurs mois plus tard, en quittant le pays, donc, en prenant du recul, je me suis rendue compte des autres aspects de la vie, là-bas. 

Soudain, l’humanité se révélait à moi. Mais oui, ils n’ont rien et en fait, ils ont tout. Ils n’ont que faire d’évoluer, je veux dire, matériellement, puisque l’Abondance est. Ici et partout, d’ailleurs.
Le pays regorge de trésors, plus ou moins cachés. 

La terre donne des fruits et légumes en abondance, ses exploitations minières sont les plus convoitées au Monde, la liberté de culte se développe à un rythme effréné, chaque jour, une nouvelle personne s’auto-proclame pasteur. Eccetera, eccetera…

 

Ainsi, éloignée de ces terres sur lesquelles j’avais tant souffert, mon esprit me rappela à l’ordre.

Je sentais que je devais revenir sur place. 

J’avais des projets en tête, rien de concret, mais je me disais que, peut-être, ceci ou cela était possible… C’était mes alibis car tout le monde autour de moi m’avait furieusement avertie. J’étais plus que freinée dans mon élan. 

« Quoi ? Matadi ? Mais, ça ne va pas ? Et toute seule ? Tu vas voir comme tu vas être considérée. Une femme, blanche, en plus. »

 

Je ne sais pas si ce sont ces obstacles qui m’ont néanmoins donné la force de pousser les barrières, mais je me suis finalement rendue, seule, à Matadi, la ville de mon enfer. Non, sans mal, car les conditions ne sont plus les mêmes qu’à l’époque. Plus de filet de sécurité. 

Tu voulais te confronter à la vie ? La voilà !

 

La voilà en effet, la vie, servie, sur un plateau d’argent.

 

Et l’humanité que je percevais n’a plus lieu d’être...

 

Je cite Matadi, mais c’est un exemple, car c’est ici que je suis mais je pourrai bien être ailleurs. 
Matadi n’est qu’un reflet du Monde, dans lequel nous vivons, tous. 

Et pour être clair, notre monde, celui dans lequel on vit, est un monde cruel. Et plus que cruel.

Chaque jour, la terre est souillée. Les gens peuvent jeter sans aucune conscience des sachets plastiques par les fenêtres de leurs voitures une fois qu’ils ont consommé leur morceau de pain ou passer tous les jours devant une rivière bouchée par un amas de bouteilles plastiques (encore), vieux de plusieurs années, sans même se poser de question sur l’état de l’eau et leur santé qui en découle.

Ils utilisent à tort et à travers des médicaments pour traiter non seulement des maladies tropicales mais aussi tout autre symptôme de maladies ubuesques diagnostiquées par leurs médecins, cruels, eux-aussi. 

Saviez-vous qu’en ayant mal à la jambe (type sciatique, je dirais) on peut vous demander de vous retirer l’appendicite ?

Mais où va le monde ?
Et l’air aussi est pollué. Cette fois-ci, avec les mots qui sortent de nos bouches. Des critiques, des jugements, des menaces, des grossièretés. Les mots, justes, qui viennent du cœur, ça n’existe pas. 

On se crie dessus. On s’interpelle. On se pousse aussi, et on se repousse.

Comme cela, on est familier, trop familier, pour ne pas déclarer notre flamme, ne pas s’avouer, vaincue, par l’Amour.

Tout est dans l’effort, le trop, ou le pas assez.

Chacun avance avec sa charge sur le dos comme s’il devait tirer la charge de l’autre personne à côté de lui. Alors ce n’est que rancœur, vocifération et interpellation. 

Et au final, on se couche, le soir, comme des soldats sans âme sur notre paillasse que nul autre ne devra déranger. Question de territoire.

Enfin, les gens, eux-mêmes, sont ivres, à n’en plus pouvoir, de l’argent. 

L’argent n’est même plus une maladie, c’est un virus, qui nous ronge, à vie.

Il n’y a pas un seul échange possible, sans l’argent.

On ne se fait pas de cadeau. 

La valeur du cadeau n’existe pas. 

Ce n’est rien que du donnant-donnant et pour cela, il faut toujours calculer, se rappeler qu’un tel nous a pris cela, un jour, et doit nous le rendre, un autre jour.

Toute valeur est liée à celle de l’argent. Ceci, c’est cher, et cela, même, trop cher. Ah ça, ça va, c’est un bon prix. Alors pour l’occasion, je vais en prendre plein, et je pourrai même les revendre, à un bon prix. Cela me fera encore plus d’argent !

 

Voilà.

On m’a dit récemment que je devais exprimer mes émotions. Ok, mais apparemment, je les vis. En tous cas, je les vis avant de les exprimer. 

 

On dit aussi « voir Venise et mourir », dans un autre style, je dirais « voir Matadi et mourir ».

 

Alors, Matadi, si chère à mon cœur, voilà ce que je te dis, voilà ce que je t’ai dit. Adieu Matadi.


Cécile


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